Court essai sur la manière dont la monnaie, censée signaler la confiance et la création de valeur, se retrouve corrompue lorsque les fortunes viennent de frais, de rentes et d’opacité plutôt que de travail réel. S’appuie sur l’exemple d’un gérant parisien pour plaider pour une transparence radicale, des frais fixes équitables et un investissement simple et peu coûteux.
En 2023, un gérant de patrimoine parisien a pris sa retraite avec 47 millions d'euros de patrimoine personnel. Pendant trente ans, il a conseillé une clientèle fortunée, facturant en moyenne 2% des actifs sous gestion. Ses clients ont systématiquement sous-performé un simple portefeuille d'ETF monde de 1,2% par an en moyenne. Pourtant, à sa retraite, le marché – c'est-à-dire nous tous, collectivement – lui a signalé qu'il était digne de confiance à hauteur de 47 millions d'unités.
Ce cas n'est pas une exception. C'est la norme. Et il révèle quelque chose de fondamental sur la nature de la monnaie que nous utilisons quotidiennement.
I. La monnaie n'est pas ce que vous croyez
Nous pensons à la monnaie comme à un simple outil d'échange, un intermédiaire pratique entre le troc et l'économie moderne. Cette vision, popularisée par Adam Smith dans La Richesse des Nations, est historiquement fausse.
L'anthropologue David Graeber l'a démontré de manière convaincante dans Dette : 5000 ans d'histoire : la monnaie n'a jamais émergé du troc. Les premiers systèmes monétaires, en Mésopotamie vers 3500 avant J.-C., n'étaient pas des pièces pour faciliter l'échange de moutons contre du blé. C'étaient des registres comptables, des systèmes de crédit communautaire.
La monnaie est née comme un système de confiance distribué.
Chaque transaction monétaire est, à son essence, un transfert de crédit social.
II. Le patrimoine comme signal corrompu
Si la monnaie fonctionne comme un signal de confiance, alors le patrimoine accumulé devrait, en théorie, indiquer le degré de fiabilité d'un individu.
Cette logique tient… tant que le patrimoine est accumulé par création de valeur.
Mais que se passe-t-il quand le patrimoine est accumulé par extraction de rente, par asymétrie d'information, par capture réglementaire ?
Le signal devient faux. Le patrimoine ment.
Le gérant n'a pas créé 47 millions d'euros de valeur. Il a capté 47 millions d'euros de frais sur des actifs qu'il gérait. Pire : il a probablement détruit de la valeur en orientant mal l'épargne de ses clients.
Et pourtant, son patrimoine signale au monde qu'il a été exceptionnellement digne de confiance. C'est un faux certificat.
III. L'économie des signaux et ses défaillances
Michael Spence a reçu le prix Nobel d'économie en 2001 pour ses travaux sur la théorie du signal. Son insight central : dans un marché avec asymétrie d'information, les agents économiques utilisent des signaux pour communiquer des informations privées.
Mais pour qu'un signal soit crédible, il doit être coûteux à falsifier.
Le problème du patrimoine financier moderne : il est devenu trop facile à falsifier.
Les mécanismes incluent :
- Asymétrie d'information
- Frictions de switching
- Capture réglementaire
- Effet Cantillon
- Complexité artificielle
Résultat : le patrimoine accumulé dans le secteur financier est largement décorrélé de la valeur créée. Le signal est corrompu.
IV. Le cas spécifique de l'asset management
L'industrie de la gestion d'actifs est un cas d'école de corruption du signal monétaire.
Faisons le calcul sur un portefeuille d'1 million d'euros sur 30 ans :
Scénario A : gérant privé
- Performance brute : 8%
- Frais : 2%
- Performance nette : 6%
- Patrimoine final : 5,74 millions €
- Frais cumulés payés : ~1,2 million €
Scénario B : ETF monde
- Performance brute : 8%
- Frais : 0,15%
- Performance nette : 7,85%
- Patrimoine final : 10,06 millions €
- Frais cumulés payés : ~95 000 €
Différence : 4,32 millions d'euros.
Le gérant a capté 1,2 million d'euros de frais. Quelle valeur a‑t‑il créée en échange ? Aucune. Au contraire, il a détruit 4,32 millions de richesse potentielle pour son client.
C'est kafkaïen. Et c'est systémique.
V. Vers une transparence radicale
Quelle est la solution ? Comment restaurer la fiabilité du signal monétaire ?
Il faut :
1. Rendre les track records obligatoires et standardisés
Tout gérant devrait être obligé de publier sa performance nette de frais face à un benchmark passif pertinent.
2. Interdire les frais en pourcentage d'AUM pour les stratégies passives
Facturer 2% sur 10 millions pour acheter 5 ETF est une arnaque manifeste.
3. Taxer la rente, pas le travail
4. Généraliser l'éducation financière
La meilleure défense contre l'exploitation est la connaissance.
5. Utiliser la technologie pour automatiser et désintermédier
VI. Conclusion : une responsabilité collective
La monnaie est un système de confiance collective. Chaque transaction est un vote.
Le problème : ce système de vote est truqué.
Les gens votent pour des escrocs bien habillés parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont des escrocs. Ils récompensent la destruction de valeur parce qu'elle est dissimulée derrière des signaux trompeurs.
Mais ce n'est pas une fatalité. Nous pouvons, collectivement, exiger :
- une transparence radicale sur les performances réelles
- des modèles économiques alignés (frais fixes, pas de % d'AUM)
- une régulation qui protège les épargnants
- une éducation qui démystifie la complexité artificielle
- des technologies qui désintermédient
Chaque fois que nous payons quelqu'un, posons‑nous la question : « Quelle valeur cette personne crée‑t‑elle pour moi ? Pour la société ? »
À force de récompenser l'extraction, nous construisons une économie de parasites.
Nous pouvons faire mieux. Nous devons faire mieux.
L'argent que nous dépensons n'est pas juste de l'argent. C'est notre voix collective sur ce que nous valorisons en tant que société.
Choisissons de construire un monde où le signal dit la vérité.